Jean-Louis

Paris

"S’engager pour et avec les autres, c’est quasi naturel pour moi. Je ne saurais vivre autrement, sans partager, redonner et s’accomplir."

Né en 1986 de parents immigrés camerounais, je n’ai pas de souvenirs de ma petite enfance, mais mes frasques m’ont été contées tellement de fois qu’elles sont devenues mes souvenirs. J’ai commencé l’école maternelle à 2 ans et demi, après avoir vécu 1 an au Cameroun. Mes parents m’avaient confié à mes grands-parents pendant 1 année. Je suis la fierté de mon grand-père ; il m’appelait De Gaulle. Ma grande taille faisant la différence avec les enfants de mon âge. Il m’a appris à parler le douala, le bamiléké entre autres dialectes camerounais et des petits mots de russe. Une sacrée richesse que j’ai perdue dès mon retour en France. À l’époque, paraît-il, je n’avais de cesse de répéter à mes parents : “On est en France, on parle français !” Ma grand-mère m’avait un peu trop bien briefé…

De retour en France, j’étais le plus jeune à commencer l’école en petite section. Ma mère, heureuse d’avoir une solution de garde lui permettant d’aller travailler, m’y déposait. Très vite je descendais de la poussette à 50 mètres de l’école pour y entrer sur mes deux jambes. Ma mère avait un truc pour que j’arrive plus vite à l’école : “Attrape les pigeons !” Je suis devenu une sorte de mascotte sous la protection des plus grands. Parfois, je prenais le temps d’expliquer que je suis né avec 2 handicaps. J’étais bègue et j’avais les pieds en dedans. Ma mère se souvient très bien du jour où je suis rentré de la petite section de maternelle en pleurant, car l’institutrice m’avait mis face à ma réalité, “Mais je suis noir… maman !”, les mots d’un enfant qui comprend qu’il est différent.

Habiter à Paris

Chez moi, rue Marcadet, ça n’avait rien à voir avec le quartier bobo d’aujourd’hui. Un immeuble du quartier, au niveau du 72 rue de Clignancourt, menaçait de s’effondrer sur la rue et les passants. La façade était maintenue par d’immenses poutres en bois. Le quartier a bien changé depuis.Je suis né dans la chambre d’étudiant de mon père, 9 m2 au 6ème sans ascenseur, que nous partagions avec ma mère, mon père, mes deux petites sœurs etmoi. Il avait eu du mal à obtenir ce logement après un certain temps d’hébergement à droite et à gauche. C’est son employeur qui avait appelé directement le bailleur et nous avait permis d’avoir l’appartement. Mon père était étudiant en économie, mais veilleur de nuit pour financer ses études.Mes parents se débattaient pour avoir les 300 francs permettant de payer le loyer. C’était LA priorité. L’appartement était petit mais j’y ai des souvenirs qui ont fait de moi l’homme que je suis aujourd’hui. Je me souviens quand je gardais mes petites sœurs, j’ai le souvenir du visage de Sophie souriant et riant à mes grimaces. La première de mes responsabilités est de veiller sur Katia et Sophie lorsque mes parents doivent s’absenter. J’ai 7/8 ans. Je suis bon élève, mais ma principale motivation est de passer une bonne journée avec les copains plutôt que de ramener des 20 sur 20 à la maison. Même si les fois où j’en apporte, ça fait plaisir aux parents et à moi aussi par la même occasion. Surtout ma mère qui veille à mon suivi scolaire. Ma scolarité à l’école primaire Ferdinand-Flocon se passe sans accroc. Parallèlement à ma vie d’écolier, j’entame à 9 ans ma vie de commerçant avec mon père qui possède un stand puis une boutique sur le marché aux Puces de Saint-Ouen. Je dois être bon du lundi au vendredi sur les bancs de l’école et le samedi et dimanche sur le marché. Je dois être sur place à 8 h. Mon travail consiste à vendre du matériel informatique, des magazines, des livres et des vinyles. J’aide aussi au rangement du stand, ce qui est très physique.

Forcément ce que j’apprends le week-end me sert en semaine. Très tôt, j’ai un ordinateur muni d’un graveur de CD. Je me lance dans le commerce de jeux vidéo à l’école primaire puis au collège. Je reçois des chèques ou du cash quasiment

tous les jours. Un jour il me faut arrêter. Pas grave, j’ai appris à commercer, à aller vers les autres sans crainte, à entreprendre et à réduire mes défauts de langage. Je poursuis ma scolarité sans difficulté jusqu’en 4ème. À 14 ans je suis opéré des hanches, dérotation bifémorale de 45 et 60 degrés, avec une semaine de repos entre les deux interventions puis 3 mois de fauteuil roulant et de rééducation. C’est une étape importante de ma vie qui forge mon caractère. Il m’est très facile de relativiser quand je fais la rencontre de Guillaume à Bois Larris, le centre de rééducation, lui qui porte un corset relié à une cage métallique autour de sa tête. Cage métallique qui possède quatre vis pour lui maintenir la tête droite car Guillaume a deux vertèbres non collées. Devoir lui resserrer deux vis m’a aidé à mesurer mes modestes douleurs osseuses.

Encaisser, comprendre et se défendre

Je me souviens d’une petite fille indienne de 3 ans qui avait subi la même opération que moi. Elle a dû réapprendre à marcher sans avoir pratiqué autant que moi. Parfois, comme aujourd’hui, j’ai une pensée pour mes compagnons d’infortune Josiane, Fatou, Maeva, Sarah, Guillaume, Abdoulaye et Damien. La plupart d’entre nous avions été opérés des membres inférieurs sauf Guillaume avec son souci de vertèbres, Sarah qui était clouée dans un fauteuil électrique et Damien qui était schizophrène entre autres. Après cet épisode, je reprends ma scolarité au collège Roland-Dorgelès. J’y garde des copains de l’école élémentaire. J’y retrouve même des connaissances du catéchisme. Je ne suis pas devenu “catho”, mais disons que cet enseignement à contribué à me construire autour des valeurs humaines de la bienveillance, de l’écoute ou de la solidarité. J’ai vu ce collège changer lorsqu’en 3e, des 6e se sont mis à nous racketter. Je ne risque pas grand-chose sauf quelques coups lorsque je joue au “petit pont massacreur” à mon insu. Vous savez, ce jeu composé d’une balle en scotch et papier, qui ne doit pas passer entre vos jambes sous peine de recevoir les coups de nombreux joueurs et autres opportunistes. Il vaut mieux courir vite pour y échapper. Personnellement, j’ai toujours détesté courir alors j’apprends à encaisser les coups et à en donner.

J’obtiens mon brevet. Pour choisir mon lycée, je fais un choix par négation : ni espagnol, ni SVT. Le lycée Diderot est fait pour moi ou plutôt pour nous, Gil, mon pote du CE2, et moi. Nous sommes par hasard toujours dans la même classe. Je découvre les matières technologiques, l’initiation aux sciences de l’ingénieur, l’électronique ou encore la mécanique. Cette dernière est déterminante pour mon choix de section de baccalauréat. Ce sera un BAC STI électronique, là où il y a le moins de mécanique, un nouveau choix par négation.

La bosse des maths

Je décroche mon bac sans mention. Si cela avait été nécessaire pour aller en BTS, sans doute aurais-je fait un effort. Je ne comprends pas la gloire que certains ont à parader avec des résultats au-dessus, voire très au-dessus, de la moyenne. Je suis un bachelier mention passable qui a redoublé sa première année de BTS systèmes électroniques du lycée Diderot en étant avant-dernier les deux fois. Je suis « admis en seconde année faute de mieux ». Le genre d’appréciation écrite en rouge sur son bulletin de notes qui fait rêver… Chacun ses faits d’armes. Quand la seconde année de BTS arrive, c’est le bout du tunnel. Dès la rentrée, nous sommes prévenus, nous ne sortirons pas du lycée sans ce sésame pour l’emploi. M. Didier Bedos, prof principal des BTS systèmes électroniques, me vante la classe préparatoire aux grandes écoles Maths spé ATS où il intervient en tant que prof d’électronique. Quatre copains de ma première année de BTS, dont Gil, l’ont intégrée.

Je me dis pourquoi pas. Je garde un très bon souvenir du lycée, surtout des profs de maths. En 7 ans, je n’ai eu que 3 profs de maths : M. Joseph en seconde et 2e année de BTS, M. Vigoureux en classe prépa et M. Benjebara les 4 autres années. J’avais une relation compliquée avec ce dernier. Arrivé en prépa, il me donnait régulièrement des colles de maths. C’est lui qui m’attribuait un sujet. Inutile de préciser que ce n’était jamais le sujet le plus facile, au contraire. Il voulait me pousser à réussir. Cela m’a motivé. Et j’ai intégré l’ESIEE Paris, l’école de l’innovation technologique. J’ai été diplômé ingénieur en télécommunication en 2012.

C’est à la fin de l’année scolaire 2006-2007 que j’ai rejoint le programme de mentorat d’Article 1. Michael Liem, un ingénieur télécom chez Nokia, a été mon tuteur pendant mon année de prépa et mes années d’école d’ingénieurs. Très vite, il m’a invité dans les locaux de Nokia. Là, des ingénieurs radio de terrain et d’études m’ont parlé concrètement de leur quotidien fait de mesures terrains, d’investigations, de paramétrages, d’analyses et de réunions. J’y ai aussi assisté à ma première conference call. La réunion portait sur un paramétrage 3G, elle a duré 1h… entièrement en anglais. J’ai compris la leçon : l’anglais, c’est important. Parallèlement à LA rencontre avec Article 1, j’ai intégré le staff de bénévoles Solidarité Sida. C’est Gil qui m’a convaincu que ce serait sympa d’être volontaire tout en assistant à quelques concerts. Cela fait maintenant 11 ans que j’aide Solidarité Sida pendant le festival Solidays. Après quelques années au Camping, j’en suis devenu le coordinateur avec 200 bénévoles et 10 chefs d’équipe. Mon diplôme d’ingénieur en télécommunication en poche, j’ai entamé une carrière dans le SI avant de revenir aux télécoms. Après 3 ans à Aix-en-Provence, je vis de nouveau en région parisienne depuis quelques mois. Je poursuis mon engagement avec Article 1. J’accompagne des binômes mentor-associé en tant que fédérateur. C’est important pour moi de transmettre mon expérience. À un moment donné, j’ai refusé de rester à la place qu’on me prédestinait.

Aujourd’hui je suis un jeune papa qui ne souhaite pas que son fils, Maxime, vive les mêmes galères que moi mais les évite ou, mieux, les surmonte en faisant sienne cette maxime familiale attribuée à ma grand-mère maternelle et que nous nous transmettons : “Les pleurs n’ont jamais été une solution. Le temps que tu mets à pleurer c’est le temps que tu dois prendre pour réfléchir à une solution.”